Article paru dans un numéro ? de la revue Voiles et Voiliers ?  
 

Lucien Lanaverre n'a jamais aimé le bateau. Il a pourtant construit avec enthousiasme des milliers de voiliers, dériveurs ou petits habitables. Avec Christian Maury, il a été un pionnier dans la fabrication des voiliers en polyester dont le fameux 420, symbole de la démocratisation de la voile.

« Lanaverre doit vivre ! » Peint voici un quart de siècle sur le mur de l'ancienne usine bordelaise, ce slogan, ne s'est pas effacé. Tant mieux, parce que si l'entreprise Lanaverre a disparu, Lucien Lanaverre lui, est en pleine forme. Quatre-vingt-dix ans, haute stature, œil gourmand, l'homme a toujours un plaisir pour les choses de la vie « pour arriver à cet âge en parfaite santé, il ne faut pas trop boire, pas trop manger, et surtout pas trop travailler… », un sourire sensuel vient ponctuer la sentence. A la tête d'une société qui a employé jusqu'à 250 personnes, Lucien Lanaverre a quand même vendu 46 000 bateaux. Son nom symbolise l'âge d'or du dériveur en France, quelque part au milieu de sixties entre les mélodies des Beatles et les riffs de Jimmy Hendrix, quand plein emploi et revendication d'une nouvelle liberté se conjuguaient

Avant de voir, chaque jour, sortir dix 420 de ses ateliers, Lucien Lanaverre avait déjà vécu une première vie.

Dès l'âge de 15 ans, il se jure qu'il sera patron à sa majorité. « Je ne pouvais plus supporter d'être commandé ! . Six ans plus tard, conformément à ses objectifs, Lucien Lanaverre reprend l'activité d'un fabricant de matériel en bois destiné aux chais des vins de Bordeaux… Pas grand chose à voir avec la voile, mais il dirige 5 ouvriers et apprend une première règle : » le matin, être toujours le premier à l'atelier pour l'exemple ».
Pendant la guerre, il est soldat puis prisonnier. Il creuse sa tombe, s'évade et revient sain et sauf sur les bords de la Gironde. Là , il évite les poursuites en achetant, pour une caisse de grand cru, la bienveillance d'une allemande de la Kommandantur. « J'ai toujours pensé que les femmes sauvaient tout. Parmi les quelques ouvriers de son atelier ouvert en 1942, Lucien Lanaverre emploie clandestinement deux évadés. Avec eux il façonne la matrice en bois des moules d'une fonderie. Ce travail de modeleur lui a été transmis par son père, spécialiste des moules d'hélices de navire… Qu'on ne s'y trompe pas : le père comme le fils ne rêveront jamais d'une quelconque navigation. « Je ne connais pas le bateau, je ne sais pas nager et j'ai peur de l'eau ! » confie Lucien Lanaverre dont le nom a portant signé des dizaines de milliers de voiliers. « La seule fois que j'ai vraiment navigué, c'était en 1970, comme passager sur le France, entre New York et Le Havre ! . »

Un jour de 1955, quand Christian Maury, 36 ans pousse la porte de l'atelier Lanaverre, il n'a rien à perdre. Le chantier de voiliers en bois lancé avec des amis a rendu l'âme et il ne peut plus compter que sur l'aide de son père, douanier, pour subsister. Dans les mains de Maury, la maquette au dixième d'un dériveur dessiné 2 ans plus tôt par l'Anglais John Westell, le 505. Détail important, ce modèle fabriqué dans une cave, est en stratifié de polyester. « Je lui ai demandé ce que c'était que ça » raconte Lucien Lanaverre. Le matériau était très peu connu en France. Maury m'a expliqué la résine et les tissus de verre en me disant que les bateaux en plastique devraient se vendre. Je lui ai dit « revenez dans huit jours, je vais réfléchir.
En quelques jours, Lanaverre découvre un univers en pleine expansion : la voile. Il se renseigne aussi sur Christian Maury ancien boulanger vivant toujours chez ses parents, autodidacte, sérieux et réservé, « d'une intelligence formidable. Banco, une semaine après Maury revient. « On va essayer mais je ne vais pas vous faire un pont d'or. Je ne sais pas où l'on va » lance Lucien Lanaverre. Maury répond « Monsieur, je ne cherche pas à gagner de l'argent, ce que je veux c'est faire des bateaux en polyester. Si vous ne voulez pas me payer cela ne fait rien. ». Le pari de Lucien Lanaverre n'est pas si absurde. A l'époque son atelier emploie 7 personnes mais avec l'arrivée de nouvelles technologies dans l'industrie, il sait que le modelage manuel des matrices de fonderie est sur le déclin. S'orienter vers une nouvelle activité est peut être aussi salutaire pour lui que pour Christian Maury.


« Nous avons fabriqué le premier 505 dans un grenier qu'il a fallu démolir pour sortir le bateau ! ». En 1955, Gérard Blouin, l'un des meilleurs ouvriers de Lanaverre a vingt six ans. Il fera toute sa carrière au côté de Lucien, devenant plus tard chef d'atelier. Mais cette année là nous en sommes encore aux balbutiements, à la découverte d'un procédé inconnu, le stratifié.
« La technique était archaïque. Nous trempions directement les tissus de verre dans des bassines de résine puis nous les sortions en les égouttant comme du linge pour les étaler dans le moule ! . Très vite au troisième exemplaire – je crois- nous avons compris qu'il fallait opérer autrement. « Christian Maury savait ce qu'il faisait ! ». Dès le départ, Maury était le maître d'œuvre, il le restera jusqu'à la fermeture de l'entreprise. Année après année, il améliore les méthodes de fabrication, explore de nouvelles pistes, devance parfois l'évolution des techniques du polyester. Cet homme timide est un chercheur permanent, un travailleur insatiable, « qui sait tout sans rien avoir appris » dit Lanaverre. Il cherche à maîtriser les conditions d'utilisation des premières résines, tout en composant avec les tâtonnements des industriels de la chimie. Son savoir bluffe jusqu'aux ingénieurs de Rhône Poulenc et de Dupont de Nemours. Christian Maury est à lui seul un bureau d'études, capable de calculer l'échantillonnage ou la composition des bateaux ou de mettre au point des technologies innovantes. «Il était un artisan artiste, brillant, passionné voué à la cause des bateaux qu'il fabriquait », se souvient Francis Lanaverre, le fils unique de Lucien. Dès les années 1960, l'entreprise fabrique des 505 par moulage sous vide. Elle construira avant tout le monde des voiliers en Kevlar, des Flying Dutchmann. Décidément Maury s'aventure partout.
Son désir brûlant de toujours mieux faire mettra le feu à l'atelier, à la pause de midi en 1956. Des résistances de chauffage, branchées pour accélérer la polymérisation des coques de 505 provoquent un incendie qui détruit tout ! . Les anciens outils des modeleurs partent en fumée. Tant pis pour le passé, Lucien Lanaverre reconstruit des locaux plus grands destinés à la seule construction des bateaux. Si les 505 attirent une clientèle nombreuse, il faut de la place pour un nouveau venu le 420.

En décembre 1958, sur les idées d'Aristide Lehoerff et de Pierre Latxaque, de l'école de voile de Socoa, Christian Maury dessine son premier bateau en s'inspirant du cinquo. Coup de maître, le premier exemplaire du 420, un peu surtoilé doit être lesté mais le succès est immédiat. Vacanciers et régatiers, promeneurs de rivière et futurs champions, adoptent ce voilier sensible, harmonieux, équilibré et bon marché.

En 1960, on compte 200 exemplaires produits. Cinq ans après, une photo publicitaire montre le chargement dans un avion cargo du 10 736è modèle de 420…. « Nous étions débordés » se rappelle Gérard Blouin, le chef d'atelier, « le 420 se vendait comme des petits pains. Au plus fort de la demande nous en sortions 250 par mois ! ».
Lanaverre qui a déménagé quai de la Souys , dans d'immenses hangars emploie des centaines de personnes. Une deuxième unité à Herm dans les landes produit en série les coques des 420 qui sont assemblées à Bordeaux. Au fil des années, la gamme Lanaverre s'étoffe de quelques dériveurs déjà connus (Finn, Optimist ou Moth) et de nouveaux dessins signés Christian Maury ( 490, Jet, 590..). Fini le sympathique bricolage des débuts. C'est par citerne de 20 tonnes que la résine arrive à l'usine. Une flottille particulière de sept camions va livrer les bateaux à Paris, Rome ou Berlin. L'entreprise familiale flirte avec les volumes de l'industrie. Quand il n'est pas sur les routes Lucien Lanaverre arpente toujours les ateliers à 6h45, au moment de l'embauche, mais se fait aménager un bureau qui a de quoi rendre jaloux le PDG le plus fortuné. C'est à M. Lanaverre et pas un autre que De Gaulle, en décembre 1962, au salon nautique de Paris, demande des explications sur la fabrication des bateaux « en plastique ». Lucien aime ce contact, les discussions, les soirées festives.

C'est un séducteur généreux, sensible aux charmes féminins, loyal en amitié, honnête avec ses employés et ses fournisseurs. Christian Maury et lui avaient l'un envers l'autre, une grande fidélité intellectuelle, explique Bertrand Chéret, maître voilier et ancien régatier sur les 505 du chantier. « C'est par fidélité à Maury que Lanaverre a refusé en 1963 de construire le 470 dessiné par Cornu. Une aubaine que n'a pas laissé passer son concurrent Jean Morin ! ».
Maury et Lanaverre forment un duo exceptionnel qui donne vie à l'entreprise. Le premier est un technicien ingénieux et tenace qui aime la voile ; Le deuxième est un joueur téméraire et épicurien qui a horreur du bateau. A Maury, le suivi de la fabrication, la création de nouveaux voiliers, les problèmes quotidiens et 1,5% du chiffre d'affaires. A Lanaverre, la gestion, les paris audacieux, les repas d'affaires, les voyages et les belles voitures. Quand en 1965, un petit fabricant de profils envoie au chantier le premier mât en aluminium, c'est Maury qui valide la trouvaille et Lanaverre qui ose passer la commande de 1 000 espars ! .
A 14 ans Francis Lanaverre n'a pas eu de choix quand son père Lucien lui demande de faire de la voile. « L'eau n'était pas mon élément alors j'y suis allé en marche arrière. Très vite je suis passé en marche avant » ! ». Avec une certaine réussite.. Il remporte 4 fois le championnat de France en double sur un 505 Lanaverre et gagne même la couronne mondiale en 1968. La performance est sans doute excellente pour l'image de l'entreprise mais elle ne peut rien pour sa situation financière. Une croissance trop rapide, un lourd endettement et un stock important fragilisent le constructeur. Devenu responsable commercial le jeune fils lutte au côté de son père, pour assainir la situation. « On se battait toute la journée pour le chantier mais l'ambiance était excellente ».

En 1968, L'année du succès mondial de Francis, Lanaverre s'associe avec deux chantiers aux gammes complémentaires, Arcoa et Jouët pour partager le même réseau de revendeur. Une nouvelle marque unit le trio Yachting France. Après de coûteuses grèves, l'optimisme revient. Saturation du marché, désaffection pour le dériveur ? . Dans les années 1970, les ventes de 420 s'effondrent. Pire le choc pétrolier de 1973 plonge la France dans la crise. Le constructeur manque d'argent frais pour se défendre. « On ne peut faire un trésor de guerre que si l'on sait qu'il y aura la guerre » commente Bertrand Chéret, dont la voilerie a connu les mêmes difficultés aux mêmes moments.

En 1976, Lucien Lanaverre vend son entreprise à Dubigeon ( dont yachting France est devenu la branche plaisance) pour le dixième de la somme que ses acheteurs lui proposaient 4 ans plus tôt. Cette année là, j'ai eu peur confie Lucien. Il était impensable pour moi de déposer le bilan. Après avoir été porté par des dizaines de milliers de bateaux dont 32 000 modèles de 420, la marque Lanaverre disparaît.

« Lanaverre doit vivre ! » Vu de la fenêtre de la puissante berline conduite sans lunette par Lucien Lanaverre, le slogan peint sur un mur témoigne de la fin d'une aventure, celle des dériveurs français. Lucien a été célébré, reconnu, -il fut président du salon de Paris-, mais il semble détaché. L ‘équipier des années florissantes, Christian Maury est mort au printemps. Les soucis quotidiens sont bien relatifs. De quoi se faire philosophe. « L'essentiel affirme Lucien Lanaverre, est de se faire une vie qu'on aime ».